Quand les soucis familiaux se transforment en stratégies politiques

Dans la vie, tout ne se passe pas toujours comme prévu et j’ai dû élever mes filles seule dès leur plus jeune âge. Cette période m’a enseigné des leçons et m’a amenée à vivre de près des épisodes que je n’avais jusqu’alors pas connus. Il s’agit notamment des problèmes d’argent: les premières années se sont caractérisées par un véritable fiasco financier et notre quotidien était marqué par les économies. A cela s’ajoutait – et ce fut l’aspect le plus difficile à supporter pour moi – la grande responsabilité que j’ai dû endosser seule.

Il est absurde de vouloir exprimer la valorisation de la famille par le biais d’une déduction fiscale. Cela ne m’aurait d’ailleurs pas aidée dans mon quotidien de mère célibataire, même si je suis restée à la maison pendant cinq ans et que le projet de l’initiative m’aurait de ce fait autorisée à demander une déduction fiscale. Je ne payais alors presque pas d’impôts, ce qui fait que je n’étais pas en position de demander une déduction fiscale. L’initiative de l’UDC est formulée de manière à privilégier avant tout les ménages qui n’ont pas besoin d’aide: les familles aisées où le père travaille tous les jours et où la mère reste à la maison toute la journée. En Suisse, ce modèle n’est appliqué que par 23% des familles. 77% des mères avec des enfants de moins de 15 ans exercent une activité professionnelle. Toutes ces familles ne pourraient pas profiter des mesures que prévoit l’initiative de l’UDC.

L’initiative de l’UDC n’est pas une mesure favorable aux familles, mais bel et bien un allègement fiscal en faveur des plus riches que l’on cherche à cacher sous la bannière d’une politique favorable à la famille.

L'initiative de l'UDC n’est pas une mesure favorable aux familles (Image : Keystone/Ennio Leanza)

Ces constats montrent que l’initiative de l’UDC est un leurre. Ce qui m’a réellement aidée lorsque j’ai repris mon activité professionnelle, c’est la déduction pour les frais de garde. Avec l’initiative pour les familles de l’UDC, nous risquons de perdre cette déduction, ce qui serait fatal pour les nombreuses familles à deux revenus ou monoparentales, en particulier pour les segments à bas salaires. Il apparaît ainsi clairement que cette initiative n’est pas une mesure favorable aux familles, mais bel et bien un allègement fiscal en faveur des plus riches que l’on cherche à cacher sous la bannière d’une politique favorable à la famille.

Avec la votation sur l’initiative de l’UDC, l’enjeu dépasse les simples déductions fiscales. La réelle question est de savoir comment nous aimerions modeler l’avenir de notre société: quels modèles familiaux nous aimerions privilégier et quels rôles nous souhaitons attribuer aux hommes et aux femmes. Pour l’UDC, le modèle idéal est le suivant: les femmes gèrent le ménage et éduquent les enfants – un travail quotidien éprouvant et non rémunéré qui ne permet pas d’établir une prévoyance vieillesse – tandis que les hommes «dominent» la vie professionnelle et gagnent l’argent pour la famille, sans pouvoir espérer travailler à temps partiel. L’UDC ne prévoit aucune solution individuelle qui permettrait aux pères et aux mères de travailler tout en faisant garder leurs enfants par des tiers.

Voulons-nous vraiment une constitution qui discrimine toutes les familles qui ne correspondent pas au modèle traditionnel? Voulons-nous changer la constitution en faveur de ces quelques ménages qui suivent le modèle traditionnel? Voulons-nous une modification de la constitution qui ne profite qu’à une partie restreinte de la population, soit à ceux qui payent l’impôt fédéral (50% des familles ne payent pas du tout d’impôt fédéral direct, 60% payent moins de CHF 600.–)?

Est-ce vraiment ça, l’égalité entre les familles? Est-ce là le modèle social que nous voulons transmettre à nos enfants et petits-enfants? Non. C’est pourquoi je vous invite à dire non au leurre qu’est l’initiative pour les familles.