Prôner une bonne hygiène de vie, une démarche intégriste ?

Dimanche dernier, l’initiative contre la fumée passive s’est faite démolir par le peuple. L’ampleur du rejet a été saluée comme une victoire salutaire des partisans du bon sens contre les «missionnaires de la santé».

Car voyez-vous, si on en croit certains, la Suisse était menacée d’un grave danger : on filait tout droit vers une société hygiéniste. Une société à la Orwell où il est interdit de fumer, boire de l’alcool, manger gras ou boire sucré. Un univers concentrationnaire où des intégristes de la santé, à coup d’interdictions, vous force à vivre plus longtemps au détriment de la qualité de vie.

Curieux raisonnement. Et curieuse société qui s’en prend aux «talibans» de la santé. C’est un peu comme si les gens élevaient au rang d’idole les chauffards de la route qui se moquent des limitations de vitesse, et mettent leur vie et celle des autres en danger. Au nom de la liberté individuelle.

Les «missionnaires de la santé» sont juste des enfants de chœur face aux «marchands du temple de la malbouffe»

Une image d’une époque pas si lointaine où fumer était autorisé quasi partout. (Image : Keystone / Yoshiko Kusano)

Une comparaison hors propos ? Loin de là. En matière de santé, nous sommes beaucoup, à des degrés divers, à endosser le rôle de chauffard médical. Résultat : les principales maladies que soignent les médecins dans les hôpitaux sont des maladies dites de civilisation.

En clair, nous ne sommes pas malades parce que la fatalité s’est abattue sur nous ou que des gênes défaillants nous ont été transmis. Ça, c’est l’exception. La plupart des maladies découlent de notre propre comportement. Nous mangeons trop gras, nous fumons trop, nous buvons trop d’alcool, nous consommons trop de sucre, nous stressons trop et enfin nous ne bougeons pas assez.

Et alors ? Chacun fait ce qu’il veut, dira-t-on. Si on raisonne égoïstement, oui. Si on ferme les yeux sur le développement de l’obésité enfantine, oui. Si on se fiche que les primes maladies augmentent plein pot, oui.

Il se trouve cependant que nous avons fondé un système de santé basé sur la solidarité. En gros, chaque citoyen suisse à l’obligation d’être assuré et bénéficie de la sécurité d’être bien soigné quel que soit son revenu. C’est un droit fondamental. Mais en retour, il sous-tend un devoir : celui de soigner quelque peu son hygiène de vie pour ne pas grever inutilement la caisse commune. L’assurance-maladie, à notre avis, n’est pas une casco complète pour brûler la chandelle par les deux bouts au frais de la société.

Venons en maintenant aux pseudos «missionnaires de la santé» qui criminaliseraient à tout bout de champ le pauvre citoyen qui boit un verre ou dévore une entrecôte. L’accusation fait sourire. Ceux qui suivent les débats aux Chambres fédérales peuvent témoigner de la difficulté d’accoucher une timide loi fédérale sur la prévention de la santé.

Si on regarde les budgets consacrés aux campagnes de prévention, on s’aperçoit aussi qu’ils sont dérisoires face aux campagnes de publicité des entreprises dont les produits consommés à haute dose s’avèrent nuisibles. Les «missionnaires de la santé» sont juste des enfants de chœur face aux «marchands du temple de la malbouffe». On peut s’en accommoder. Ou essayer de limiter les dégâts sans passer pour un intégriste de la santé.